temps de prendre le temps...
Autopsie personnelle

Point de suture, septième album de Mylène Farmer, semble être conçu quasiment comme un concept-album. La cohérence du retour général de l'artiste est incontestable: Mylène nous livre comme toujours ses ombres et ses lumières (les nôtres aussi, finalement), qui gravitent autour de cette image de la cicatrice et de son point de suture (ou pas).
La phrase résumant le mieux cet album vient de l'artiste elle-même: "Point de suture évoque aussi bien qu'il n'y a aucune possibilité de suturer les plaies que l'espoir de guérison".
Lucidité implaccable, mêlée d'un espoir, indispensable pour vivre.
Il n'y aurait donc "point" de possibilité de suturer les plaies. "Même si comprendre ne guérit... pas", écrit Mylène dans son dernier album "Avant que l'ombre...", dans la chanson "Redonne-moi".
Cette impossibilité n'empêche pas la force de vivre, celle qui permet l'espoir.
"Tous les points de suture du monde ne pourront me recoudre"... cette phrase issue du film "L'impasse", et prononcée par le personnage de Carlito (Al Pacino) juste avant de mourir, est inscrite dans le livret de l'album, entre les photos d' Atsushi Tani.
Mylène n'apparaît visuellement qu'en fin de livret, laissant la totalité de l'espace à peut-être son double, la poupée créée par Etsuko Miura, artiste japonais dont voici une des oeuvres:

*** Mylène a fait appel pour les photos de cet album à Atsushi Tani, autre photographe japonais dont l'univers, influencé par le surréalisme, n'est pas sans rappeler celui du Japonais Katan Amano ou de l'Allemand Hans Bellmer. Leur point commun est de travailler sur des poupées censées canaliser tous les fantasmes lorsqu'on les regarde. Ces poupées présentent un aspect peut-être dérangeant, car torturées, mutilées, désarticulées.
La poupée conçue pour l'album illustre donc bien le thème du "point de suture", étant elle-même suturée à différents endroits du corps représentant chacun un aspect de la vie. Elle semble avoir été mutilée par "tous (ces) points de suture du monde"... Est-elle pour autant guérie? Certes, non.
Mylène est fidèle aux couleurs de son univers, le noir, le rouge, le blanc. On aurait peut-être aimé une accroche visuelle plus lumineuse, comme par exemple la photo de la pochette du single "Dégénération", inspirée du "Violon d'Ingres " de Man Ray, autre surréaliste.
*** "Dégénération" a donc été une sorte d'avant-propos à l'album aux yeux du public, un titre surprenant de la part de l'artiste. Mais pas tant que cela finalement. Le texte, minimaliste, peut sembler n'avoir aucun sens. Mais les mots résonnent d'autant plus qu'ils sont peu nombreux ici. Rares et répétitifs, ce qui n'a pas manqué d'interpeller nos oreilles, en particulier dans les boîtes de nuit. Ce titre a immédiatement fait penser à "Désenchantée" avant qu'on puisse l'entendre... "Où est ma génération?", interroge Mylène dans cette chanson. Comme un constat de résignation de la société, des générations, face aux injustices et aux répressions; comme une invitation aussi à parcourir sa nouvelle oeuvre, à lui répondre qu'on est bien là (d'où aussi le titre de mon blog;))
*** Le thème du temps qui passe est omniprésent dans cet album, oscillant "de la tourmente à l'ennui". Le titre "Je m'ennuie", en effet, annonce d'emblée la couleur: sur fond de rythme techno, Bovary est évoquée, entre concepts philosophiques (la "finitude") et références poétiques (le "spleen"), nous faisant ainsi voyager dans la pensée philosophique, de Cioran à Heidegger, en passant par la poésie baudelairienne et un probable clin d'oeil à Sartre ("petite nausée/temps dilué"), ainsi qu'au conte écrit par l'artiste elle-même, "Lisa-Loup et le conteur".
Le temps est explicitement abordé dans le duo avec Moby, "Looking for my name" (qui est la chanson que je préfère dans cet album). Ce titre semble avoir déçu une petite partie du public, du fait sans doute de son décalage avec les textes farmeriens habituels au niveau de la structure du texte et de la musique. Ce morceau nous permet pourtant de saluer l'intérêt que porte Mylène à la musique éléctro proche du trip-hop à la Massive Attack, et de nous souvenir qu'elle aime écouter des artistes talentueux tels que Radiohead, Björk ou encore Sigur Rös.
Mylène avait également prévu un duo avec David Bowie, vient-on d'apprendre, qui n'a pas pu se faire pour des raisons personnelles. On appréciera d'autant mieux ce second duo avec Moby, qui révèle la volonté de Mylène d'évoluer musicalement (dans une certaine mesure).
"Voir la blessure/ Oblique et dure/Du temps... obstinément", ainsi débute le duo, où les deux voix s'accordent magnifiquement.
C'est enfin dans le dernier titre de l'album, "Si j'avais au moins..." (revu ton visage), que le thème du temps prend toute son ampleur. Un constat poignant de la vie et de l'absence, de la solitude et de l'angoisse.
"Qui n'a connu douleur immense/ N'aura qu'un aperçu du temps", chante Mylène, avant d'évoquer "l'aiguille lente", ramenant à "l'indigne horloge" présente dans "Looking for my name" (la chanteuse avait également repris le poème "L'Horloge" de Baudelaire en 1988 dans "Ainsi soit-je", et salué, paraît-il, par Léo Ferré à l'époque).
*** Autour de ce thème central gravitent d'autres sujets, qui vont du sexe à la révolte, ce qui n'est pas nouveau. On peut en revanche constater une importance plus grande de la révolte dans ces nouveaux textes. Notamment dans deux titres: "Réveiller le monde" et "C'est dans l'air".
Dans ce nouvel album , Mylène nous offre donc quelque chose auquel elle nous avait certes plus ou moins habitué, mais pas de façon aussi explicite (en tout cas explicite dans l implicite, il faut rester mesuré^^):
elle nous offre dans au moins deux de ses nouveaux textes une vision peut-etre un peu moins masquée de sa conscience politique…
"Réveiller le monde" est sans doute le texte le plus "politique" de toute l'oeuvre de Mylène depuis 1984. "Politique" au sens large, c'est -à-dire avec un regard sur le monde et son état actuel. Si elle nous avait déjà habitué à la révolte notamment dans ses clips (le plus parlant ayant été bien sûr "Désenchantée", mais aussi "Pourvu qu'elles soient douces", "L'âme-stram-gram" ou encore "Fuck them all"), cela était moins manifeste au niveau de l'écriture.
Mylène confirme ici les valeurs en tant que femme, humaine et citoyenne, qui la portent, comme à beaucoup d'entre nous: le droit d'exister, le droit d'être, le droit d'aimer.
A cette époque où on nous parle surtout de nos devoirs, avec une indifférence grandissante quant à nos droits, cette chanson est donc la bienvenue... Mylène, après un constat lucide ("fragile abîme/pâle horizon"), pointe le doigt sur une absurdité de la vie: "le souffle démon de la soumission", la soumission qui empêche l'être de s'affirmer. D'où cet appel "au grand nombre" à "réveiller le monde", en insistant sur la nécessité, et même l'urgence, que de retrouver le droit d'"être", et de "rêver d'un autre "été" ".
"Etre doit répondre", insiste-t-elle.
Musicalement, on pourrait regretter les choix instrumentaux de fond, ou les aigus de Mylène qui se prêtent mal, je trouve, au thème de cette chanson. On aurait aimer une voix plus proche de celle de "Désenchantée" ou de "Paradis inanimé". Il n'en reste pas moins que cette volonté de révolte est très appréciable de la part de l'artiste, qui annonce clairement son état d'esprit: "révolus les mondes/sans une révolution".
Réveiller le monde, et l'humain donc...
Une colère et une révolte qui se prolongent plus loin, dans le titre "C'est dans l'air", un des titres les plus immédiatement appréciés du public.
Pourtant, j'ai l'impression que les paroles ne sont peut-être pas comprises dans la même optique que celle dans laquelle Mylène les aurait écrites. J'y vois plus de second degré que ce qu'on dit, notamment dans les couplets qui au premier abord pourraient paraître simplistes:
"Vanité... c'est laid
Trahison... c'est laid
Lâcheté... c'est laid
Délation... c'est laid
..."
Alors deux points de vue possibles: ou bien c'est simpliste mais étant donnée la réalité des faits dans laquelle on trouve de ces laideurs chaque jour un peu partout, elle le répèterait comme une évidence encore ignorée des humains, ou bien elle répète ces évidences sur un ton ironique en pointant du doigt ceux qui usent de ces mots à tout-va mais qui n'en respectent pas leur sens dans les actes (c'est particulièrement vrai dans le monde politicien, mais pas seulement).
Ce texte de "C'est dans l'air" dénonce clairement l'indifférence de certaines catégories de population à travers ces couplets teintés d'une colère juste:
"Les cabossés vous dérangent/Tous les fêlés sont des anges/ Les opprimés vous démangent/ Les mal-aimés, qui les venge?"
Mylène (tout comme Laurent Boutonnat) étant sensible et porteuse du thème de la révolte des "mal-aimés", constate tristement que l'époque actuelle semble se trouver davantage dans la résignation que dans l'esprit de rébellion, ce qui la met en colère. "Révolus les mondes sans une révolution"... Les cabossés" , les "opprimés" ont toujours réussi au final à se rebeller contre les oppresseurs et la répression, on pense encore au clip de "Désenchantée", mais aussi au film de L.Boutonnat, "Jacquou le Croquant".
Le refrain jaillit agréablement dans une mélodie efficace à la fin des premiers couplets, comme un hymne immédiat qu'on ne pourra se sortir de la tête. "C'est dans l'air, c'est dans l'air, c'est dans l'air c'est nécessaire, prendre l'air, respirer, parfois piquer la poupée". Quasi-fin de l'album, et première référence textuelle à la poupée, emblême de ce retour.
Là encore, une phrase de ce refrain a envahi dès lors les têtes du public le plus fidèle:
"On s'en fout, on nie tout, on finira au fond du trou", ce qui ne manque pas de me laisser perplexe.
Ces mots, une fois de plus, sont-ils interprétés dans leur sens initial? Chacun interprète comme il le veut, et heureusement, mais ce passage, depuis la sortie de l'album, est repris à tout va par beaucoup, dans les discussions, sur les forums et les sites, et souvent en guise de contre-argument (qui est en fait un non-argument).
Et c'est mon coup de gueule de l'article:
je ne comprends pas que les "fans" répondent à des critiques ou à des constats pessimistes d'autres personnes par cette phrase: "on s'en fout, on est tout, on finira au fond du trou". Alors même que Mylène dénonce l'obscurantisme dans "Réveiller le monde" , et l'indifférence.
Ont-ils saisi le second degré que je crois avoir vu, le fait que Mylène répète ironiquement ceux qui, justement, au quotidien, abusent de cette indifférence?
"C'est dans l'air, c'est nucléaire
On s'en fout
On est tout (et pas "on nie tout" comme beaucoup le croyaient)
On finira au fond du trou"
Est-ce Mylène qui pense cela, ou ceux qu'elle dénonce dans ce texte, ceux à qui elle s'adresse par ce "vous" dans les couplets sur les "opprimés"?
Donc, non, c'est nucléaire, et on ne s'en fout pas!!!, nous dit Mylène.
*** Le thème de la mort gravite également, comme dans chaque album, et c'est plus particulièrement vrai pour le titre "Paradis inanimé", où le champs lexical de la mort est largement utilisé: "draps de chrysanthèmes", "requiem", "emmarbrée dans ce lit-stèle", "épitaphe". La mélodie du refrain et la musique font irrémédiablement penser à Indochine, c'est assez proche musicalement. Le morceau "rock" de l'album, que les fans d'Anamorphosée apprécieront.
"Paradis inanimé/ Long sommeil, lovée/ Paradis abandonné/ Sous la lune, m'allonger/ Paradis artificiel/ Délétère, moi délaissée/ Et mourir d'être mortelle/ Mourir d'être aimée"
Peut-être ici deux clins d'oeil:
- l'un à Baudelaire, auteur de l'essai sur "Les paradis artificiels"
- et l'autre, moins probable mais possible, à Nietzsche, qui, lui, disait: "mourir d'être immortel".
On retrouve également une référence à Cioran, son auteur de prédilection, qui parle de "paradis fictif" pour définir le monde... "Laissez-moi mon... paradis inanimé", aura décidé Mylène.
(Voir également l'explication de la métaphore filée d'Eva dans les commentaires de cet article)
*** Et comme à chaque album, le titre "Sexe" qu'il lui faut... Après "Libertine" (1986), "Pourvu qu'elles soient douces" (1988), "Pas de doute" (1991), "Eaunanisme" (1995), "L'âme-stram-gram" (1999) et "L'amour n'est rien" et "Q.I." (2005), Mylène nous offre "Sextonik", titre rythmé, plus techno qu'éléctro, référence facile à la mode du moment qu'il est inutile de préciser.
Il s'avère que cette chanson n'est rien d'autre qu'une ode aux plaisirs solitaires, et à l'usage d'objets sexuels, en clair: les "god".
Les termes sont assez décalés pour évoquer ces "jouets sans coeur", poétiques mêmes, ce qui révèle le désir pour Mylène de les comparer peut-être à des oeuvres d'art:
"D'ivoire ou de jade/Au verre aimable/Un simulacre/Stimule de nacre"... "Sculpté de bois"..., chante-t-elle.
Une allusion également au vibromasseur à travers ces mots, qui, au passage, forment un clin d'oeil à l'histoire artistique personnelle de l'artiste: "vibrent les origines/libertines/libérons..."
Précisons à ce sujet que, pour prolonger la réflexion de la cohérence chez Mylène Farmer, même ce titre, "Sextonik", rejoint le fil conducteur de l'album qu'est la poupée, celle qui, je le rappelle, est censée canaliser tous les fantasmes lorsqu'on la regarde.
En effet, Mylène nous parle dans le refrain de "cyberskin", qui, après quelques recherches sur le web, s'avère être une marque de site destiné à la vente de tous les objets sexuels, dont les "love dolls", des poupées gonflables (un site interdit aux mineurs).
"Cyber skin
Serial lover killer..."
Toujours est-il qu'il est une constante chez Mylène: l'hédonisme comme philosophie de vie.
Les plaisirs solitaires semblent être également abordés dans le titre "Appelle mon numéro", dont le texte est sans doute le plus ambigü de l'album, avec pour fil conducteur la présence de ce désormais symbolique "pillow" (oreiller en anglais): "J'ai un pilow du soir/un pillow de star/sans pillow je n'ai/plus l'envie d'être"... "j'ai un pillow duvet/sans pilosité/sans pillow je n'ai/plus rien à mettre".
L'habileté de l'auteure à manier la langue et les mots est une fois de plus confirmée ici, avec ce couplet qui procure un plaisir fou aux oreilles (et qui aurait été encore meilleur si la musique avait été un petit moins "alizéenne":
"Allégorie viens là
Délit de l'émoi
Mon au-delà c'est l'i-
-vresse du geste
A la folie j'ai "l'A...llo"
Qui me dit: Au lit, là!
L'embellie c'est l'o-
-reiller de rêve".
En effet, les jeux de mots sont exquis, mais on peut regretter la composition de ce morceau qui fait penser au répertoire d'Alizée dans son époque Famer/Boutonnat (répertoire malgré tout d'une certaine qualité, bien sûr, et j'aime bien Alizée même si je ne l'écoute guère;)
*** Après 10 titres s'enchaînant presque naturellement, silence... avant des pulsations, de coeur, qui annonce l'épilogue...
Ave Maria...
L'artiste nous intrigue par une reprise de l'Ave Maria de Schubert, et nous prouve sa parfaite maîtrise de la voix et des aigüs (la puissance vocale ne se trouve pas toujours du côté que l'on croit;))
Une grande émotion se dégage de cette pierre précieuse cachée, quelque chose de nouveau jaillit à nos yeux (et à nos oreilles) de la part de la chanteuse. La confirmation peut-être qu'elle fait partie des grands de l'histoire de la chanson (française, voire au-delà).
La certitude qu'elle restera dans nos mémoires "au moins pour toujours".
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Au final, on a l'impression que Mylène ne supporte pas la résignation actuelle qui règne dans les sociétés, cette espèce d'aveuglement qui empêche toute révolte d'exister, et qu'elle se sert de cet album pour "réveiller" sinon le monde, au moins son public. Où est ma génération? Celle qui était là, et bien là, en 1991...
Par ailleurs, le plaisir de retrouver la poésie de Mylène est bien là, avec jeux de mots (peut-être une écriture un peu plus libre, éventuellement dans l'optique de cette constante référence au surréalisme, où André Breton a élaboré la méthode de l'écriture automatique) et de sonorités, mais une petite déception se fait sentir quant à la composition générale, dont on aurait aimé qu'elle prenne peut-être plus de risques, surtout lorsqu'on sait qu'elle en est capable, étant donné le duo de qualité avec Moby... Sa collaboration avec Laurent Boutonnat est précieuse; le manque d'ouverture à d'autres talents, et donc de nouveaux sons, est regrettable.
Cet album, selon les critiques, est fait avant tout pour la scène et le stade de France... peut-être, mais c'est un retour marquant, ce qui est pour certains un gage de qualité, pour d'autres un disque commercial fait de tubes potentiels et moins savoureux que les précédents.
Attendons un prochain album plus audacieux, après son retour au cinéma, peut-être, avec "L'ombre des autres".
En attendant, point(s) de suture...
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